Ɵ Buste féminin, figure d’ancêtre du byeri…

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Ɵ Buste féminin, figure d’ancêtre du byeri…

Ɵ Buste féminin, figure d’ancêtre du byeri (eyema byeri)
Fang, Groupe Ntumu
Afrique équatoriale atlantique, Gabon
Bois à épaisse patine noire (suintante par endroits), décors de laiton
H. 35 cm

Provenance:
- Administrateur colonial
- Ancienne collection Olivier Le Corneur et Jean Roudillon, Paris
- Gustave and Franyo Schindler, New York
- Collection privée

Exposition:
- L’art de l’Afrique noire et ‘l’époque nègre’ de quelques artistes contemporains, Saint-Etienne, 1956
- Masks and Sculpture from the Collection of Gustave and Franyo Schindler, The Museum of Primitive Art, New York, novembre1966 – fevrier 1967
- Eternal Ancestors: The Arts of the Central African Reliquary, Metropolitan Museum of Arts, New York, octobre 2007 - février 2008
- The Inner Eye: Vision and Transcendence in African Arts, LACMA, Los Angeles, février– juillet 2017

Publication:
- Catalogue de l’exposition L’art de l’Afrique noire et l’époque nègre de quelques artistes contemporains, Musée d’art et d’industrie, Saint-Etienne, 1956, fig. 29, n° 124
- Catalogue Masks and Sculpture from the Collection of Gustave and Franyo Schindler, Greenwich: New York Graphic Society, 1966, n°23
- Perrois, Louis, 1972, La statuaire fañ, Gabon, Mémoires ORSTOM, n°59, p. 370, fig 259 et 260
- LaGamma, ed., 2007, catalogue Eternal Ancestors: The Arts of the Central African Reliquary, New Haven: Yale University Press, p. 174, n°31

Ce torse féminin, d’une grande ancienneté - attestée par son exceptionnelle et épaisse patine -, exprime par ses volumes épurés, toute la spiritualité et l’humanisme des Fang, avec une poitrine juvénile porteuse d’espoir de la perpétuation du lignage, une tête typique de la manière sculpturale ntumu, au front arrondi et au visage en coeur, agrémentée d’une coiffe en casque à crête axiale allongée d’un ample couvre-nuque. Juché sur un coffre-reliquaire, il pouvait ainsi jouer son rôle de gardien des ossements des ancêtres et de médiateur entre les morts et les vivants.
Louis Perrois, 30 juillet 2018
Les commentaires écrits par Bertrand Goy et Louis Perrois sont consultables dans le tiré à part.

Ce torse féminin, à la délicate facture et de patine noire, épaisse et suintante, est une oeuvre caractéristique des Fang du Nord Gabon ou du Rio Muni voisin. Comme Günter Tessmann l’avait observé en 1907 au Rio Muni chez les Fang Ntumu et Okak (« Die Pangwe », 1913, vol. II, Abb. 43 et 44), certaines effigies d’ancêtres étaient, non pas des statues en pied, mais des bustes ou demi-figures, appuyés sur un pédoncule monoxyle de soutien à enfoncer dans le coffre-reliquaire en écorce cousue nsekh byeri contenant les crânes des défunts importants du lignage. Ceux-ci pouvaient être soit des hommes soit des femmes. Ici, la sculpture a pris la forme d’un buste de jeune femme, au tronc cylindrique, à la poitrine à peine formée, les petits seins coniques étant très écartés, l’extrémité du sein droit fortement érodée, ornée d’un pectoral en laiton de forme ovoïde, fixé par un clou. Le cou est marqué d’un haut collier en laiton, attaché sur l’arrière par un entrelacs de lamelles métalliques, unique à notre connaissance.
Le haut des bras est décoré de bracelets en bandeau de même métal.
Quant à la coiffure en casque, placée en arrière du front, marquée d’une crête axiale en léger relief, elle est prolongée d’un long catogan formant un couvre-nuque, bien détaché du cou.

Le visage, d’un parfait classicisme fang, présente un large front en quart de sphère, marqué d’un décor axial (probablement formé d’une languette de métal dont il ne subsiste que deux pointes en fer), et une face très creuse en forme de « coeur », au nez assez long de base aplatie, à la bouche large aux lèvres épaisses étirées vers l’avant (faisant la « moue fang ») et aux yeux marqués d’épaisses traces de résine ayant vraisemblablement à l’origine supporté des rondelles de laiton. 
Au plan structurel, l’artiste a su magnifier le visage à la fois de profil et de face. De profil, le volume de la tête présente un très bel équilibre, presque une symétrie axiale, entre l’avancée de la bouche et la coiffure qui se relève sur la nuque. De face, l’artiste a réussi à élaborer un visage d’une grande élégance. La nervure structurant la coiffe présente au sommet du crâne deux encoches qui permettaient de fixer des plumes rouges de perroquet.

Sous les épaules d’un beau galbe arrondi, les bras sont écartés du torse. L’extrémité des avant-bras est manquante et il est très vraisemblable qu’outre des accidents d’ancienneté, des prélèvements de bois aient été rituellement effectués sur cette partie de la sculpture, des décennies durant, pour renforcer l’efficacité magique de «médicaments» coutumiers liés au byeri. En comparaison d’oeuvres fang du même type (à l’exclusion des statues brisées au niveau des hanches, à ne pas confondre avec des bustes), notamment celles collectées par G. Tessmann lors de son étude de terrain au Rio Muni en 1904-1907, mais aussi d’autres rapportées au début du XXe siècle par des missionnaires (cf. Perrois « La statuaire fañ, Gabon » 1972, n° 118, p. 375 ; n° 159, p. 363 ; n° 160, p. 364 ; n° 6, p. 368 ; n° 18, p. 369 ; n° 74, p. 371), on peut identifier cette sculpture comme étant Ntumu, l’un des principaux groupes des Fang, installés au Nord Gabon dans les Monts de Cristal, en limite du Rio Muni, au XIXe siècle. Selon l’aspect de sa patine, l’importance des zones d’imprégnation rituelle d’huile et les traces d’utilisation, cette oeuvre est très ancienne, pouvant dater du début du XIXe siècle.

Conclusion:
Ce torse féminin, d’une grande ancienneté - attestée par son exceptionnelle et épaisse patine -, exprime par ses volumes épurés, toute la spiritualité et l’humanisme des Fang,  avec une poitrine juvénile porteuse d’espoir de la perpétuation du lignage, une tête  typique de la manière sculpturale ntumu, au front arrondi et au visage en coeur,  agrémentée d’une coiffe en casque à crête axiale allongée d’un ample couvre-nuque. 
Juché sur un coffre-reliquaire, il pouvait ainsi jouer son rôle de gardien des ossements  des ancêtres et de médiateur entre les morts et les vivants.
Louis Perrois, 30 juillet 2018

Quelques repères bibliographiques / Some bibliographic references.
- Musée Dapper, 1991, Fang, textes de Ph. Laburthe-Tolra, Ch. Falgayrette-Leveau, extraits traduits de Die Pangwe, 1913, Günter Tessmann avec des ill.
- Musée Dapper, 2006, « Gabon, présence des esprits », Paris.
- Bernard de Grunne (sous la direction de ), 2001, Mains de maîtres, catalogue, Bruxelles.
- Hélène Joubert (dir.), 2017, Éclectique, une collection du XXIe siècle, Catalogue d’une exposition du Musée du Quai Branly-Jacques Chirac, Paris.
- Alisa Lagamma (sous la direction de), 2007, Eternal Ancestors, Metropolitan Museum of Art, New York.
- Louis Perrois 1972, La statuaire fañ, Gabon, Orstom, Paris (thèse Paris Sorbonne 1971)
1979, Arts du Gabon, AAN, Arnouville.
1985, Ancestral Art of Gabon, Barbier-Mueller Museum, Geneva.
1992, Byeri fang, Sculptures d'ancêtres en Afrique, RMN, musée de Marseille.
2006, Fang, série « Visions d’Afrique », Editions 5 Continents, Milan.
- Günter Tessmann 1913, Die Pangwe, Berlin.

BARAKA: UN POSTE AVANCÉ DU PROGRÈS…
DANS LA CONNAISSANCE DES FANG

Bien que les eaux gabonaises aient été fréquentées depuis plus d’un demi-millénaire, dans le sillage des caravelles portugaises, les premières à mouiller dans une baia d'Ilha Formosa (Fernando Pó), les Fang ne furent connus que par ouï-dire jusqu’à la deuxième moitié du XIXe siècle. L’histoire de leur art, quant à elle, s’est attardée sur une poignée d’observateurs auxquels elle a déroulé son tapis rouge. Il était juste de consacrer quelques lignes à des protagonistes jugés secondaires ou des circonstances moins connues qui contribuèrent pourtant à une meilleure compréhension de la culture de cette population. On se souvient ainsi à juste titre du nom de Paul Belloni du Chaillu, auteur de la première incursion réelle en pays Fang, mais ceux qui lui ont ouvert la voie sont restés dans l’ombre. On doit en effet à des missionnaires américains les premiers contacts avec ceux que l’on appelait les Pahouins. Le 22 juin 1842, trois ans après que le futur amiral Bouët-Willaumez signa avec les monarques locaux un traité qui mettait le Gabon sous la protection de la France, les révérends Walker, John Leighton Wilson et Benjamin Griswold, appartenant à l’American Board of Commissioners for Foreign Missions, débarquent dans l’estuaire et fondent la mission de Baraka, à Glass, alors nom du roi des lieux et aujourd’hui quartier de Libreville. Dès le mois d’août, Leighton remonte les basses vallées de la Ramboué et du Como et y rencontre pour la première fois des Fang, individus à la réputation sulfureuse, unanimement vilipendés par les autochtones de Glass, les M’Pongwé. Ces hommes, « venus de l’intérieur du pays, pour certains d’entre eux après une marche de cinq à douze jours »1 lui semblent, au contraire, très « civilisés ». Il les décrit comme les plus beaux africains qu’il ait jamais vus, « largement supérieurs dans leur apparence » sans doute due au bon air des régions montagneuses dont ils sont originaires. Le révérend s’enthousiasme pour leurs accessoires habilement manufacturés qu’il échange contre poudre, cuivre et perles. Dans les années qui suivent, ses confrères W M Walker, Preston ou Griswold pousseront plus loin leurs incursions chez les Fang.
Bien que ces mêmes religieux aient fondé auparavant la mission épiscopale du Cap des Palmes, au Liberia, qui, en 1839, céda le premier masque grebo connu au Peabody Museum de Salem, ils ne semblent pas avoir fait bénéficier cette institution d’aussi spectaculaires spécimens de culture fang.
De Baraka au rio Muni
Le récit de ces expéditions a sans doute forgé le goût pour l’aventure de Paul Belloni du Chaillu, élève et protégé du révérend Leighton Wilson. On ne reviendra pas sur la biographie controversée de cet explorateur, cent fois déclinée, si ce n’est pour mentionner son arrivée au Gabon en 1848, l’année de ses 17 ans, pour y rejoindre un père un peu absent, et trouver une seconde famille auprès des missionnaires américains. Après un séjour en Europe et aux Etats-Unis, le jeune homme revient en 1856 et trouve à nouveau refuge à la mission. Il caresse le projet de pénétrer dans l’arrière-pays à la recherche de pygmées et de gorilles. En juillet, il part pour l’ile de Corisco d’où débute son périple du rio Muni à Médouneu, 100 kilomètres à l’intérieur des terres, en plein pays fang. Le récit de ce premier voyage laisse sur sa faim le lecteur affamé d’ethnographie. Les lignes consacrées à ce thème déçoivent, surtout si on les compare aux informations riches d’enseignement collectées lors de la seconde expédition de l’explorateur, entreprise un peu plus tard au pays des « Ashangos », en particulier ses descriptions des idoles Eshira ou du Mbuiti chez les « Ishogos ». Par ailleurs, s’il envoya de nombreuses collections d’histoire naturelle au musée de Philadelphie, il y a peu d’évidences qu’il ait collecté des spécimens de culture matérielle, à l’exception d’un arc et d’une pièce détachée s’y rapportant, déposés au Pitt Rivers Museum d’Oxford (1884.16.1 et 2). Si ses témoignages sont désormais appréciés à leur juste valeur, son goût pour le sensationnel – faire passer les Fang pour des cannibales, par exemple – eut pour effet de le déconsidérer auprès des communautés scientifiques de l’époque.
1- « Mr. Wilson’s Description of the Country Near the Mouth of the Gaboon », The Missionary Herald, Boston, Press of Crocker and Brewster,
1843, pp. 230-241

Notre agent à Baraka
Les principaux détracteurs de Paul Belloni du Chaillu furent sans conteste les anglais. Parmi eux, officiait à Glass, près de la mission américaine, le traitant Robert-Bruce Napoléon Walker, venu chercher fortune en Afrique au cours des années 1850 comme agent de la maison de commerce Hatton et Cookson, créée en 1840 à Liverpool. Personnage haut en couleur, entreprenant et controversé, on lui reconnaît tout du moins le mérite d’être le père de l’abbé André Raponda Walker, grand encyclopédiste du Gabon. Bruce Walker figure à double titre dans le palmarès des personnages à suivre si l’on voulait retrouver un vieux reliquaire fang disparu.
En 1862, il présente à l’exposition internationale de Londres du matériel ethnographique dont on ignore ce qu’il est devenu, à l’instar d’autres envois dont il déplore la perte. Son intérêt pour la culture matérielle du Gabon en fait le collecteur du premier masque vili exposé dans une vitrine européenne. Présenté avec 46 armes, objets du quotidien et crânes le 2 avril 1867 à l’Anthropological society of London2 dont il est un membre très actif, ce masque fut ensuite acquis par le Général Augustus Henry Lane Fox Pitt Rivers. Il figure dans les collections de son musée d’Oxford (inv. 1884.114.114) avec une autre des trouvailles de l’aventurier, une importante porte punu dont le centre est orné d’une statue en haut-relief (1884.56.47). L’anthropologue Peter Rivière estime qu’un certain nombre d’objets du Gabon, non identifiés dans les inventaires du musée, pourraient lui être attribués en plus des 150 qui lui reviennent déjà.
Par ailleurs, l’activité commerciale du trader anglais l’amène à arpenter le Gabon dont il acquiert une telle connaissance qu’il en devient l’incontournable « tour opérateur ». C’est d’abord pour Richard Francis Burton, le célèbre découvreur du lac Tanganyika, qu’il organise une excursion le 10 avril 1862. Confié aux bons soins de M. Tippet, un des employés de la « Baraka factory », Burton, alors consul d’Angleterre installé à Fernando Pó, quitte Baraka sur le schooner Eliza pour aller passer une semaine3 chez les Fang et livrer sur ces derniers ses « premières impressions », témoignage néanmoins objectif et sans artifice.
Bruce Walker accompagnera ensuite Alfred Marche et le marquis de Compiègne dans leur expédition de 1873 sur l’Ogooué au terme de laquelle ces derniers rapporteront la première statue d’une « déesse pahouine » en Europe. Avec la plus grande générosité, le marchand met à leur disposition ses embarcations et ses employés, des vivres et autres marchandises à prix préférentiel, les réconfortant même d’un pâté de foie gras « de Rodel à Bordeaux » au moment le plus éprouvant de leur voyage. On comprend l’omniprésence au Gabon du marchand anglais au nombre élevé de ses dépôts, factoreries et autres cases de passage jalonnant le parcours des deux explorateurs naturalistes, consigné dans les deux tomes de « L’Afrique équatoriale »4.
2- Specimens sent by RBN Walker to Anthrop Society and exhibited at the Anthrop Soc London 2 April 1867 v Journal AS 1867 vol v pp CXLix -
CL ii in Anthr Review vol V at back.'
3- Richard. Burton, « A day amongst the Fang », The Anthropological Review, Londres, 1863, pp. 43-54
4- Le marquis de Compiègne, L’Afrique équatoriale, Paris, E. Plon et Cie, 1878, 2 tomes

OÙ LA CONFÉRENCE DE BERLIN ET UN CONFLIT FRONTALIER
DYNAMISENT LA COLLECTE

Côté espagnol
Si les Portugais portèrent si peu d’attention à leur possession continentale du Rio Muni (Mbini) et à sa population fang qu’ils finirent par la céder aux espagnols en 1778 par le traité d’El Pardo, ces derniers eux-mêmes n’en firent pas grand cas. Il faut attendre 1875 pour que le jeune Iradier y Bulfy, fondateur de l’Asociación Eúskara la Exploradora à l’âge de 14 ans, s’aventure dans l’immense territoire des « pàmue » - version castillane des Fang.
À cette époque, la Sociedad Española de Africanistas y de Colonistas de Madrid, commanditaire de l’expédition, commence à se préoccuper de la floraison de factoreries françaises dans la région et donne pour consigne au jeune homme d’en évaluer la progression. En 1883, le gouvernement de Madrid, à son tour, enverra cette fois des missionnaires, les claretians de Catalunya, pour analyser la situation. Son installation durable en Guinée espagnole permettra à la mission d’échanger quelques byeri fang, comme celui représenté page 16.

En 1885, la conférence de Berlin va renforcer l’inquiétude des autorités coloniales espagnoles. Les nations européennes, en s’engageant à respecter la sphère d’influence de toute puissance établie dans une zone bien précise, ont de facto officialisé une « course à l’échalote » dans laquelle les Espagnols ne sont pas forcément les mieux équipés : peu présents en Afrique, sans lignes régulières de navigation dans cette zone, ils ne disposent pas des meilleures armes pour y maintenir leurs fragiles positions. Les missions qui s’enchaînent dès 1884, et plus particulièrement en 1885 et 1886, ont pour objet de consolider la présence espagnole en signant des traités avec le moindre édile local, avec l’espoir que ce dernier ne retourne pas son drapeau à la première incitation de la partie adverse. Le docteur Amado Ossorio y Zabala et le gouverneur José Montes de Oca poursuivent plus avant l’exploration du pays initiée par leur jeune confrère Iradier, constituant au passage une collection ethnographique de 134 objets décrits dans les « Anales de la sociedad espanola de historia natural » de 1886. En page 336 et 337, on trouve deux idolo pàmue (N° 129 – inv. 947 actuel - et 130) décrits en détail par Don Manuel Anton, conservateur du Museo Nacional de Antropologia de Madrid à qui fut remise la collection.

Côté français
À la fin du XIXe siècle, les Français vont également se livrer au petit jeu de la cocarde dans le Rio Muni. Avec l’aide d’industriels de Roubaix, un négociant du nom d’Albert Lesieur fonde la Société d’explorations coloniales pour évaluer le potentiel commercial de cette terra incognita, à la propriété et aux contours contestés, et y créer des factoreries. Le projet rejoint une préoccupation du ministère français des colonies, soucieux de prendre des positions avant qu’une mission officielle ne délimite les frontières de ce territoire revendiqué par l’Espagne. L’entreprise aura donc discrètement l’appui des autorités à la condition que les traités d’allégeance signés avec les chefferies locales ne souffrent d’aucune contestation et soient donc entérinés par deux tiers de confiance, audessus de tous soupçons : qui convenait mieux que des religieux pour accompagner cette expédition ? Le vicaire apostolique du Gabon sollicité délègue donc les pères spiritains Tanguy et Henri Trilles, ce dernier « fangophone » installé depuis quelques années à Ste Marie du Gabon à Libreville.
En août 1899, l’expédition part donc du port de Bata vers le fleuve Ntem, les rivières Dja (Ngoko) et Ivindo pour revenir 100 miles plus bas par des affluents de l’Ogooué et le Como en avril 1901. L’équipe apprendra vers la fin de son voyage de retour qu’au plan politique l’aventure aura été inutile, un traité entre les deux nations ayant été signé le 27 juin 1900.

La revue « Les missions catholiques » publiera cette aventure sous forme de feuilleton en 1902 et 1903. Les récits sur le vif du père Trilles parlent d’un observateur curieux, fort investi dans l’activité politico-commerciale de l’expédition mais trace aussi les traits d’un baroudeur, fils de militaire prêt à jouer de la gâchette. L’empathie et la charité chrétiennes n’y transparaissent pas de manière évidente quand, par exemple, sur deux colonnes, il taille au défunt explorateur Paul Crampel un costume qui n’a rien de sacerdotal 5! Après son retour en France en 1907, il continue à vouer un véritable sacerdoce à la culture des Fang pour laquelle il se transforme en conférencier international, organisateur d’exposition, écrivain, professeur d’ethnologie... et en fait même son fonds de commerce, dans tous les sens du terme : en 1902, négligeant pour une raison non identifiée le musée de sa congrégation des Spiritains à Chevilly-Larue, il vend en effet à celui de Neuchâtel pour la somme de 200 francs-or un premier lot de 99 pièces ethnologiques complété d’autres envois jusqu’en 1907. Le premier acheminement inclut la remarquable et célèbre tête suintante que l’on discerne page 9 dans sa vitrine « Idéologique » à l’exposition universelle de 1910 à Bruxelles.

Les délimitations officielles
En juin 1901, la mission française chargée de la délimitation officielle de la frontière Gabon-Rio Muni ne semble pas porter une attention particulière à l’ethnologie si l’on en croit le livre d’un membre de l’équipée, le Capitaine Roche, « Au pays des Pahouins, (du Rio Muni au Cameroun) ». En revanche, dans la partie adverse, le docteur Ossorio, familier des lieux et déjà rompu à la collecte, pourra ajouter à sa moisson de 1886 quelques idolo pàmue. Quatre ans plus tard, chargé de fixer la frontière très « poreuse » séparant le Sud du Cameroun - sous éphémère protectorat allemand - du Congo Français, le capitaine Augustin Cottes prolonge sa mission au nord du Gabon. Cette partie de la colonie et le sud Cameroun s’inscrivent dans ce que l’explorateur François Mizon désigne comme « un vaste espace laissé en blanc qui frappe les yeux quand l’on jette un coup d’oeil sur la carte d’Afrique ». Le docteur Gravot6, médecin de l’expédition Cottes, rapporte des observations ethnologiques de qualité sur les Fang des villages situés à la frontière Gabon Cameroun, sur le Ntem ou l’Ivindo, alors que le responsable de la mission fait don au musée du Trocadéro de 19 objets, dont un superbe reliquaire représenté en page 17 (cote 71.1908.9.1 au MQB) et de plus de 200 photos.
5- R.P Trilles, « Mille lieues dans l’inconnu… », Les Missions catholiques, bulletin hebdomadaire de l’oeuvre de la propagation de la foi, Paris,
Challamel, 1903, p. 371
6- Joseph Vanden Plass, Les Kuku, Collections des monographies ethnographiques, Bruxelles, Albert Dewit, 1910, VI

DES BERGES DE L’UTAMBONI
À LA RIVE GAUCHE DE LA SEINE

Paul Belloni du Chaillu, alors qu’il fêtait son 25e anniversaire en se régalant d’un morceau de manioc et d’un râble de singe, était à cent lieues d’imaginer que, cent ans plus tard, quasiment jour pour jour, à quelques encablures de la Seine, poserait en majesté sur un socle de palissandre une de ces « idoles colossales » dont il s’était prudemment tenu à l’écart lors de son incursion chez les Fang.
Pourtant en cette année 1956, avant de s’expatrier momentanément en province, le reliquaire « pahouin » exposé à la galerie Le Corneur Roudillon est une valeur sûre depuis que le regard des pionniers comme Joseph Brummer, Paul Guillaume ou Georges de Miré ont distingué ces statuettes entre les deux guerres. Après avoir quitté la terre des Ntumu, le parcours de ce byeri est entouré de mystère : Rio Muni ou Gabon ? fraîchement ressurgi de la malle cabossée d’un retraité de la « coloniale » ou échangé avec un père cellérier catalan contre un bon pour réfection de la toiture de son monastère ? Peut-être Olivier Le Corneur l’avait-il acheté dans sa jeunesse, non pas « chez le célèbre Paul Guillaume, mais chez le plus modeste père Maurice, ancien gendarme qui tient bric-à-brac dans l’arrière-boutique de son magasin de parapluies à Montparnasse7. » On se battrait pour un tel trésor dans les galeries tenues par des propriétaires au nom désormais synonyme de pédigrees flatteurs. Contrairement à leurs anciens qui avaient privilégié la rive droite de la Seine, les marchands d’art d’Afrique et d’Océanie se sont installés rive gauche, au « quartier », dans le même périmètre restreint où leurs successeurs officient actuellement. En ces années 1950, l’amateur n’a pas à affronter un parcours long, risqué et semé d’embûches pour découvrir les « fétiches » rues de l’Abbaye, Bonaparte, Guénégaud et sur le quai Malaquais où respectivement René Rasmussen, Jean Roudillon et Olivier Le Corneur, Félicia Dialossin et André Le Veel ont installé leur pratique alors que Marie-Ange Ciokolwska reçoit dans son appartement de la rue Jacob.
7- Interview d’Olivier Roudillon donné à « L’oeil » en juin 1974. Le père Maurice est-il le même Antony Innocent Morris établi rue Victor Massé ?

Ce choix n’est pas anodin, les galeries d’art contemporain ont élu domicile dans le vibrant Saint-Germain-des-Prés d’après-guerre et les passionnés de l’avant-garde sont aussi ceux de l’art primitif. Jeanne Bucher expose Bissière, Stahly ou Hajdu dans sa galerie de la rue de Seine mais également de la « Sculpture en pierre de l’Ancien Mexique » et présente dans le même espace « Vingt sculptures monumentales de Nouvelle-Guinée et des Nouvelles-Hébrides » et des oeuvres de Tobey et Vieira da Silva. Le marché du « nègre » est florissant, entretenu par les ventes de Drouot
menées tambour battant par le flamboyant Maurice Rheims assisté de Charles Ratton ou Jean Roudillon. Gaston de Havenon et d’autres acheteurs et marchands américains comme les deux Julius, Carlebach et Klejman, sont de retour à Paris ainsi que le confirme Olivier Le Corneur : « les marchands et collectionneurs américains ont souvent l’audace d’acheter cher avant tout le monde ».
Plus loin, presque en banlieue, 90 boulevard Raspail, les Kamer présentent et collectionnent l’artiste autrichien Hundertwasser alors que les peintres de la seconde école de Paris, tous fervents amateurs de « nègreries » exposent à deux pas. Boussard ou Païles viennent ainsi en voisins lorsqu’ils visitent leur galerie, chez Max Kaganovitch, au 99 boulevard Raspail. Dans une alliance objective, Olivier Le Corneur joint ses forces à celles du galeriste Jean-Robert Arnaud, au 34 rue du Four, pour organiser l’exposition Analogies en mai et juin 1957 où cohabitent « expressions nègres et peinture actuelle ». Bavili rime avec Magnelli, autre collectionneur de fétiches, et Yaouré avec Martin Barré. Le Corneur qui a coutume d’exprimer sa vision dans « Les amis de l’art » ou avec Madeleine Rousseau dans un numéro du « Musée Vivant » en 1948, explique : « il existe entre des arts si différents une analogie magique ».
Jean-Robert Arnaud est aussi à l’initiative de la revue « Cimaise » qui devient rapidement l’organe de promotion de l’avant-garde à Paris. De 1957 à 1958, après leur exposition commune, la collaboration entre les deux galeries se prolonge : Le Corneur écrit pour « Cimaise » un article sur son ami le peintre Jean Deyrolle et troque la page entière de publicité de la revue contre des statuettes et autres masques qui constitueront le fond de la collection d’Arnaud.
L’engouement a gagné la province : des expositions sont organisées à Cannes, au Palais Miramar en 1957, à l’initiative de monsieur et madame Kamer, puis à Pau en 1961. Les marchands parisiens Ratton, Vérité, Rasmussen et les autres, les collectionneurs André Lhote ou Tristan Tzara ne rechignent pas à confronter leurs oeuvres à celles des amateurs locaux. En 1956, à Saint-Etienne, suivant la mode de l’époque, le conservateur Maurice Allemand présente « L’art de l’Afrique noire et "l’époque nègre" de quelques artistes contemporains ». Le Corneur et Roudillon y participent
en prêtant le buste fang pour sa première sortie officielle (N° 124 du catalogue).
 Bertrand Goy









 

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